Spéculation: Paris et Berlin veulent encadrer les produits dérivés
PARIS - Dans le sillage de la crise grecque, Paris et Berlin ont affiché jeudi leur volonté commune d'encadrer étroitement les produits financiers dérivés accusés de doper la spéculation, une initiative saluée par les économistes malgré des réserves sur son efficacité.
Dans un courrier conjoint, le président français Nicolas Sarkozy, la chancelière allemande Angela Merkel, le Premier ministre grec Georges Papandréou et son homologue luxembourgeois Jean-Claude Juncker, qui dirige l'Eurogroupe, demandent à Bruxelles "une enquête" sur "l'impact de la spéculation sur CDS sur les obligations des Etats européens".
Les "Credit default swaps" (CDS), une catégorie de produits financiers dérivés, sont des titres qui permettent aux détenteurs de dette d'Etat ou d'entreprises (obligations) de se prémunir contre un éventuel défaut de paiement de l'émetteur.
Dirigeants et économistes ont dénoncé ces dernières semaines les "attaques spéculatives" menées contre la Grèce et l'euro par le biais de ces CDS, achetés par des acteurs qui, en réalité, ne détiennent pas d'obligations de l'Etat grec qui croûle sous la dette.
L'enquête réclamée à Bruxelles doit déterminer "s'il y a eu des opérations spéculatives illégales sur la dette grecque", explique-t-on au ministère français des Finances, mais aussi "comment a réellement fonctionné le marché des CDS dans cette affaire".
Car les régulateurs britannique et allemand ont nuancé le rôle des produits dérivés dans la crise financière traversée par la Grèce.
"Au fond, personne ne connaît pour l'instant le rôle joué par les CDS, justement parce que c'est un marché très opaque qui a besoin d'être régulé", explique Gunther Capelle-Blancard, professeur à l'Université Paris I.
Parmi les propositions franco-allemandes figure ainsi "un enregistrement obligatoire" de tous les produits négociés de gré à gré, c'est-à-dire sans intermédiaire. Ce registre serait accessible aux autorités de régulation.
Parallèlement, les produits dérivés devraient passer "par des chambres de compensations", servant d'intermédiaires entre vendeur et acheteur.
Mais les deux principales économies européennes vont plus loin en proposant d'instaurer "une période minimale de détention des CDS", pour éviter que des spéculateurs en achètent pour les revendre rapidement.
Parfois évoquée, l'interdiction pure et simple des "credit default swaps" n'a pas été retenue.
"Cet instrument peut apporter une importante contribution à l'efficacité et la stabilité des marchés financiers", fait valoir Christian Weistroffer, de la Deutsche Bank. "Si vous interdisez les CDS, vous ne trouverez plus grand monde pour acheter de la dette grecque, parce que personne ne pourra se couvrir contre un éventuel défaut de paiement", renchérit un banquier français.
Mais Paris et Berlin envisagent d'interdire les "transactions spéculatives sur les CDS" et "l'achat de CDS qui ne sont pas utilisés à des fins de couverture". Une solution également évoquée par la Commission européenne, qui a salué jeudi l'initiative franco-allemande.
"Dans les faits, il n'est pas toujours aisé de faire la distinction entre quelqu'un qui détient des CDS à juste titre et un spéculateur", prévient toutefois Gunther Capelle-Blancard.
"Il reviendra aux régulateurs de faire le tri, mais ce n'est pas impossible", assure-t-on à Bercy.
Reste que ce regain d'activisme régulateur ne mettra pas un terme à la spéculation. Dans l'Agefi Hebdo, le gouverneur de la Banque de France Christian Noyer met en garde: en cas d'interdiction de "tel ou tel instrument de marché", "la spéculation se reporterait alors sur un autre instrument ou sur la dette elle-même".
(©AFP / 11 mars 2010 18h55)