Cris, larmes de joie: dépénalisation historique de l'homosexualité en Inde

Des membres et soutiens de la communauté LGTB célèbrent la décision de la Cour suprême à Chennai, le 6 septembre 2018 / © AFP / ARUN SANKAR
La communauté LGBT en Inde célébrait jeudi dans la liesse et l'émotion la dépénalisation de l'homosexualité par la Cour suprême dans la deuxième nation la plus peuplée au monde, cap historique pour l'égalité des droits.

À travers ce pays d'Asie du Sud de 1,25 milliard d'habitants, des groupes parés des couleurs arc-en-ciel ont fondu en larmes et sont tombés en hurlant de joie dans les bras les uns des autres à la lecture du jugement de la plus haute instance judiciaire.

Dans une décision à l'unanimité, cinq juges de la Cour suprême indienne ont considéré qu'un vieil article de loi ne pouvait plus interdire les relations sexuelles entre adultes consentants de même sexe, car enfreignant leurs droits garantis par la Constitution.

Cette disposition "était devenue une arme de harcèlement contre la communauté LGBT", a déclaré le président de la Cour suprême Dipak Misra. "Toute discrimination fondée sur la sexualité équivaut à une violation des droits fondamentaux", a-t-il ajouté.

Selon le code pénal indien, datant de l'ère coloniale britannique et fruit de la morale victorienne, l'homosexualité était sur le papier passible de prison à vie. Dans les faits toutefois, les poursuites judiciaires pour relation sexuelle entre personnes de même sexe étaient rarissimes.

En un siècle et demi d'existence, moins de 200 personnes ont été poursuivies au titre de l'article 377, note le jugement de la Cour.

"Je suis sans voix! Ça a pris longtemps pour advenir mais je peux enfin dire que je suis libre et que j'ai des droits égaux aux autres", s'est enthousiasmé Rama Vij, un étudiant de Calcutta rassemblé avec des amis pour suivre la lecture du jugement à la télévision.

Au centre d'une bataille judiciaire à multiples rebondissements entamée il y a près de vingt ans, l'article 377 du code pénal prohibe tout "rapport charnel contre l'ordre de la nature".

Devant la Cour suprême indienne à New Delhi, deux jeunes hommes pleurent d'émotion après l'annonce de la dépénalisation de l'homosexualité, le 6 septembre 2018 / © AFP / Sajjad HUSSAIN
Le gouvernement nationaliste hindou de Narendra Modi, conservateur sur les sujets sociétaux, avait choisi de ne pas se positionner sur la question et de laisser la dépénalisation de l'homosexualité à l'appréciation de la justice.

En milieu d'après-midi, l'exécutif indien n'avait pas réagi au jugement sur l'homosexualité. Le parti du Congrès (opposition) a lui salué une "victoire sur le préjudice".

Si une scène homosexuelle discrète mais vibrante existe dans les grandes villes d'Inde, comme Delhi ou Bombay, les rapports sexuels entre hommes ou entre femmes restent toujours très mal vus dans la société indienne. De nombreux Indiens, notamment dans les zones rurales où réside 70% de la population, considèrent encore l'homosexualité comme une maladie mentale.

"L'Histoire doit des excuses à cette communauté (LGBT) et à leurs familles, pour le retard à corriger l'ignominie et l'ostracisme dont ils ont souffert à travers les siècles", a estimé jeudi dans son jugement l'un des magistrats de la Cour suprême.

- 'Première étape' ? -

"L'ONU en Inde espère sincèrement que le jugement de la Cour sera la première étape vers une garantie de l'intégralité des droits fondamentaux pour les personnes" homosexuelles, a déclaré dans un communiqué le bureau indien des Nations unies.

La dépénalisation de l'homosexualité avait été prononcée une première fois en Inde en 2009 par la Haute Cour de Delhi, un jugement salué à travers le monde. Pourtant, en 2013, renversement de situation: la Cour suprême casse cette décision pour des raisons légalistes.

Des Indiens membres ou soutiens de la communauté LGBT fêtent la décision historique de la Cour suprême de dépénaliser l'homosexualité, à Bangalore le 6 septembre 2018 / © AFP / MANJUNATH KIRAN
Deux juges de l'institution estiment à cette occasion qu'il est du ressort du législateur, et non de la justice, de faire évoluer la loi sur ce sujet.

Ce retour en arrière cause un grand émoi parmi les défenseurs de la dépénalisation, qui engagent alors de nouveaux recours judiciaires.

La dépénalisation ordonnée jeudi par cette même Cour suprême était largement escomptée par les observateurs. Sa jurisprudence ces dernières années penchait en effet en sa faveur, avec notamment la reconnaissance d'un troisième genre pour les transgenres et la sanctuarisation du droit à la vie privée.

"C'est la première étape de l'histoire de beaucoup d'autres pays qui ont d'abord dépénalisé les relations homosexuelles, autorisé les unions civiles puis le mariage", estimait lors d'une récente interview à l'AFP Keshav Suri, patron du Lalit Hotel de New Delhi et l'un des principaux plaignants du dossier devant la Cour suprême.

"C'est une longue bataille pour arriver à l'égalité des droits mais je suis sûr que nous y arriverons à la fin", avait-il déclaré.

"Je ne veux pas avoir l'air pessimiste mais je ne pense pas que je verrai le mariage gay (en Inde) de mon vivant", a toutefois confié à l'AFP le chorégraphe Mandeep Raikhy, dont les spectacles traitent de l'homosexualité.

Environ 70 États à travers le monde criminalisent toujours les actes homosexuels, selon des chiffres de l'Association internationale des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, trans et intersexes.



(©AFP / (06 septembre 2018 14h05)


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