"Gilets jaunes" : la "haine" contre Macron, moteur de la contestation

Paris - "J'ai la haine contre cet homme et pourtant j'ai voté pour lui." Sur les barrages, au-delà des revendications, le rejet de la personne d'Emmanuel Macron est devenu l'un des moteurs de la contestation des "gilets jaunes".

Le Puy-en-Velay mardi soir. Le cortège présidentiel quitte la préfecture incendiée samedi. Derrière les vitres teintées, le chef de l'État, venu en visite éclair, passe devant une vingtaine de "gilets jaunes". Le ton est virulent. "Macron démission" revient en boucle, parmi une bordée d'insultes et de menaces.

La scène s'inscrit dans une tendance observée depuis des semaines sur les barrages et jusqu'à l'Arc de Triomphe, "souillé" de tags anti-Macron: celle d'un rejet viscéral du président de la République.

"Les mots qui reviennent à son sujet c'est 'hautain' et 'autiste'. Entre nous, on les appelle les 'têtologues', des gens qui sont déconnectés de la réalité, de la base, des Français", dit Yves Garrec, l'un des porte-paroles des "gilets jaunes" toulousains.

Ces reproches ne sont pas nouveaux. Ils avaient déjà surgi au gré des "petites phrases" du président sur les "fainéants", les "Gaulois réfractaires" ou le "pognon de dingue".

Mais depuis le début de la mobilisation contre la hausse des taxes sur les carburants, la colère semble démultipliée. "Les gilets jaunes veulent son scalp. Il y a une telle haine contre Emmanuel Macron", constate, effaré, un conseiller de l'exécutif.

Le député insoumis François Ruffin dit même avoir entendu sur le terrain qu'Emmanuel Macron allait "terminer comme Kennedy".

"C'est vraiment Macron le problème. Les gens ont développé une haine, moi la première", rapporte Marine Charrette-Labadie, chômeuse de 22 ans à Brive.

Pour l'expliquer, cette "gilet jaune" évoque "sa façon de faire, ses discours, son statut de banquier". "On a l'impression qu'il s'en fiche", souligne-t-elle.

- "Tout converge vers le président" -

Au péage de la sortie de l'A50 à La Ciotat, Josette, retraitée de 65 ans, se désole: "J'ai la haine contre cet homme et pourtant, j'ai voté pour lui au deuxième tour."

Les attaques peuvent aussi être plus personnelles. "Ce que je déteste le plus chez lui, c'est son sourire permanent, comme s'il se foutait de notre gueule", assène Anthony, 24 ans, manutentionnaire en intérim en grandes surfaces assène.

Dans l'entourage du président, on insiste sur la dimension constitutionnelle qui place le président en première ligne, une tendance encore accentuée avec le quinquennat.

"Ce n'est pas nouveau que tout converge vers le président, dit un proche de l'Élysée. C'est la logique de la Ve République. Mai 68 se fait contre de Gaulle. Giscard a été conspué, Sarkozy aussi. Dans les protestations contre la loi travail sous le quinquennat précédent, ce n'est pas la ministre Myriam El Khomri qui est ciblée, mais le président Hollande."

La différence, estime, Philippe Moreau-Chevrolet, spécialiste de communication politique, c'est qu'"Emmanuel Macron s'est placé, dès le début de son mandat, dans un jeu à deux: le président et les Français". Or cette politique "sans les corps intermédiaires, quasiment seul, avec un entourage inexpérimenté" amène, selon lui, "un dialogue anxiogène".

Ce face-à-face, personnalisé à outrance, s'exprime notamment lorsque les "gilets jaunes" disent vouloir "aller chercher Macron comme il nous l'a demandé", en référence à un phrase du président au moment de l'affaire Benalla.

François "Hollande, au moins, ne faisait pas preuve de mépris. Là on a l'impression qu'on se retrouve devant un énarque, fils de bourgeois qui a fait Henri-IV (le lycée parisien, ndlr), qui se croit au-dessus de la mêlée", dit Fabrice Schlegel, un des premiers leaders des "gilets jaunes" à Dole, dans le Jura.

Selon Flore Santisteban, spécialiste des mouvements sociaux et enseignante à Sciences Po, ce style direct se retourne aujourd'hui contre le président.

Emmanuel Macron "qui systématiquement prend les Français de haut - c'est le sentiment qu'il donne - met de l'huile sur le feu, a-t-elle dit sur Public Sénat. Et donc cristallise une forme de haine" qui est même "plus que de la haine maintenant. C'est de la rage".

(©AFP / 05 décembre 2018 14h23)
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