Guerre du gaz: peu douloureux à court terme, potentiellement explosif à long terme

Moscou - Peu douloureux à court terme, la coupure du gaz russe à l'Ukraine risque de s'enliser en un long conflit potentiellement critique en hiver et qui va pousser l'UE à accentuer ses efforts pour réduire sa dépendance à Gazprom.

-Quelles sont les conséquences immédiates pour les pays européens?

En théorie, Gazprom continue d'envoyer vers l'Europe ses livraisons habituelles via l'Ukraine (15% de la consommation de l'UE).

Si les approvisionnements européens risquent d'être perturbés, comme en 2006 et 2009, c'est que Kiev peut d'une part prélever une partie de ce qui continue à transiter par son territoire, et d'autre part se servir dans les réserves souterraines destinées à maintenir la fluidité de ce transit.

Or, ces stocks contiennent actuellement 13 milliards de m3 de gaz dans des réserves souterraines, car l'Ukraine les a remplis autant qu'elle a pu ces dernières semaines. D'où des risques limités pour les exportations vers l'Europe, selon les analystes de Bank of America Merrill Lynch.

A plus long terme, si l'Ukraine puise dans les réserves stockées sur son sol nous aurons un problème en cas d'hiver rigoureux, a reconnu lundi le commissaire européen à l'Energie Guenther Oettinger.

La situation est très différente de 2009, du fait de la saison, la consommation de gaz est limitée en ce moment, on ne chauffe pas, juge Moritz Bonn, du Centre de Politique Européenne (CEP) de Fribourg (Allemagne). En outre un certain nombre de choses ont été mises en place pour réduire la dépendance au gaz passant par l'Ukraine, même si certains pays de l'Est de l'Europe en sont encore totalement dépendants, par exemple la Slovaquie, la Bulgarie.

A Kiev, l'analyste Volodymyr Omeltchenko, du centre Razoumkova, relève que l'Ukraine ne peut pas garantir le transit longtemps sans garantir ses propres approvisionnements et la Russie a pris sa décision en connaissance de cause.

-Vers un long conflit?

Malgré les appels à négocier de Bruxelles, Kiev et Moscou campent sur leurs positions et se sont lancés dans de longues procédures devant des cours arbitrales, qui peuvent prendre des années.

Outre le fait qu'il n'y pas d'urgence à s'accorder, le différend est exacerbé par l'ampleur de la crise entre les deux pays après le rattachement de la Crimée à la Russie et la quasi guerre civile qui déchire l'Est de l'Ukraine, orchestrée selon Kiev par la Russie.

Il ne faut pas s'attendre à un accord, estime Nikolaï Petrov, professeur à la Haute école d'Economie de Moscou.

Le Kremlin n'a aucun intérêt à une sortie de la crise ukrainienne, il cherche plutôt à aggraver les difficultés du pouvoir à Kiev afin d'obtenir des compromis, poursuit l'expert. De son côté l'Ukraine, tant que c'est l'été et que la question du gaz n'est pas critique, va tenter de résister.

-Que risque l'Ukraine?

Pour l'instant, Kiev assure pouvoir tenir jusqu'à l'hiver. La suite est beaucoup plus incertaine. L'Ukraine compte sur la mise en place de flux inversés pour pouvoir recevoir des approvisionnements des pays européens. Mais le procédé est jugé illégal par Gazprom, qui a menacé lundi de réduire ses exportations vers les pays qui y participeraient.

Et quoi qu'il en soit, ces ressources ne suffiront pas à la consommation de l'Ukraine, a reconnu la semaine dernière le Premier ministre Arseni Iatseniouk, chiffrant les volumes possibles à 500 millions de m3 par an, soit 60 fois moins que ce que l'ex-république soviétique achète à la Russie.

La décision de Gazprom ne fait que s'ajouter aux forces qui tirent l'économie de l'Ukraine dans une récession encore plus profonde, ont estimé les analystes de Capital Economics.

-Quelles conséquences pour le marché du gaz?

A terme, le grand perdant de cette guerre du gaz pourrait être la Russie, a aussi observé Capital Economics.

Depuis des années et surtout les guerres du gaz de 2006 et 2009, l'UE tente de réduire sa dépendance à Gazprom et la crise actuelle va renforcer ce processus, estime Moritz Bonn, à Fribourg.

L'UE a accéléré ces derniers mois ses projets dans ce sens et la question sera au menu du sommet européen des 26 et 27 juin.

Elle a également décidé de suspendre la construction du gazoduc South Stream entre la Russie et le Sud de l'Europe via la mer Noire. Le projet est mené par Gazprom, mais des groupes européens y participent, notamment l'italien Eni et le français EDF.

Pour le gaz, l'amitié entre l'Europe et la Russie est inévitable pour les 10 à 15 ans à venir. Avant cela, l'Europe ne parviendra pas à réduire sa dépendance au gaz russe et la Russie conservera une part de marché à 30%, tempère Valéri Nesterov, de Sberbank Investment Research à Moscou.

bur-gmo/nm/az

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(©AFP / 16 juin 2014 18h24)