Le mutualisme français à l'épreuve d'une guerre des tranchées au Crédit Mutuel

Le groupe bancaire Crédit Mutuel se déchire en interne / © AFP / LOIC VENANCE
"Barbouzes", "mafia", "dictature", "manipulation", "mensonges". Le rugueux conflit qui trouble le mutualisme français et déchire le groupe bancaire Crédit Mutuel contraste avec le calme trompeur qui règne au siège de sa fédération du Massif Central, à Clermont-Ferrand.

Héritier d'une tradition qui remonte au 19ème siècle, le mutualisme se réclame des valeurs de solidarité, de proximité avec les clients-sociétaires et de refus du profit à tout prix. Il est censé incarner une alternative à la dureté supposée du modèle "capitaliste".

Mais au Crédit Mutuel, cinquième banque française avec plus de 82.000 salariés en France et à l'étranger, "la mayonnaise a clairement très mal tourné!", résume un superviseur bancaire.

D'un côté, le Crédit Mutuel Arkéa, qui unit les fédérations Bretagne, Sud-Ouest et Massif central.

Après des années de contentieux judiciaires - qu'il a souvent provoqués et perdus -, le groupe basé près de Brest a enclenché début janvier sa sortie de l'ensemble mutualiste, une scission abondamment relayée sur Twitter et bientôt, devant Bercy, lors d'une manifestation prévue jeudi.

De l'autre, la Confédération nationale du Crédit Mutuel (CNCM), organe central du groupe, accusée par Arkéa de remettre en cause son autonomie et de favoriser son grand rival, le groupe CM11 basé à Strasbourg. Ce dernier, constitué par le regroupement de 11 des 18 fédérations, a le même président que la CNCM: l'ancien haut fonctionnaire Nicolas Théry.

Les griefs d'Arkéa sont rejetés en bloc par la CNCM et M. Théry, qui se défend de toute partialité, assurant notamment ne plus avoir de fonctions exécutives dans CM11.

- Jeu de ping-pong -

Paradoxe : Arkéa et CM11 ne se sont jamais aussi bien portés. Tous deux ont publié des résultats record en 2017 et affichent une assise financière parmi les meilleures du marché.

Mais en interne, le conflit a pris au fil des mois des allures de guerre des tranchées d'où les adversaires se renvoient les noms d'oiseaux : "barbouzes", "agression", "putsch", "mensonges", "manipulation", "mafia", "dictature".

En témoigne le jeu de ping-pong auquel se livrent les équipes de communication des deux camps, chacun ripostant aux communiqués de l'autre, dans une joute difficile à démêler tant les désaccords sont nombreux.

La situation s'est encore compliquée l'an dernier, avec une sécession dans la sécession.

Installée dans un petit immeuble de cinq étages au reflets bleutés, à deux pas de l'imposante place de Jaude, la fédération du Massif Central et ses 240 salariés sont microscopiques à l'échelle du Crédit Mutuel.

Mais dans les couloirs, d'un bureau à l'autre et entre collègues, se rejoue en miniature l'affrontement rugueux qui oppose depuis près de trois ans les deux clans rivaux.

Les administrateurs du Crédit Mutuel Massif Central, affilié à Arkéa, ont élu à l'été 2017 un nouveau président, Frédéric Ranchon. Depuis, la fédération tente - sous l'impulsion de celui-ci - de rejoindre les rangs du frère ennemi CM11.

"On va mettre le temps, mais on ne reviendra pas en arrière", prévient M. Ranchon auprès de l'AFP.

Furieux de voir cette fédération lui échapper, Arkéa a envoyé, quelques jours après l'élection, une délégation pour "reprendre le contrôle" de la banque, évoquant un "putsch pitoyable" après l'arrivée de cadres du CM11 à Clermont-Ferrand ainsi qu'une prise de contrôle "illégale" du système informatique.

- Conflit balzacien -

Depuis, le statu quo règne dans une ambiance à couper au couteau entre les deux camps. Avec une constante: chaque bord accuse l'autre de trahir les valeurs mutualistes et de multiplier les coups tordus pour tenter de le déstabiliser.

Une salariée du Crédit Mutuel Massif Central interrogée par l'AFP se désole: "il y a trois groupes au sein du personnel. Ceux qui défendent un camp, ceux qui sont dans l'autre et tous ceux qui veulent juste garder leur boulot".

Nicolas Théry, président de la Confédération nationale du Crédit Mutuel (CNCM), lors d'une conférence de presse à Paris le 7 mars 2018 / © AFP / ERIC PIERMONT
Dans les hautes sphères d'Arkéa, on tente de minimiser un conflit de province, qualifié de "balzacien".

Mais le groupe brestois ne perd pas l'occasion d'en renvoyer la responsabilité au plus haut niveau du Crédit Mutuel, accusant directement M. Théry d'avoir trahi ses obligations de neutralité en ayant préparé - en sous-main et de longue date - l'opération de convergence du Crédit Mutuel Massif Central vers CM11.

Plusieurs documents auxquels l'AFP a eu accès montrent que le président de la CNCM et le directeur général ont participé à la rédaction de communiqués de presse ou de procès verbaux de conseils d'administration autour de l'élection du nouveau président de la fédération, même si aucun de ces éléments n'atteste une implication plus ancienne.

"Défendre une Fédération qui m'appelle à l’aide pour rester au sein du Crédit Mutuel fait partie intégrante de ma fonction", rétorque M. Théry.

De son côté M. Ranchon, le nouveau président de la fédération Massif Central, renvoie le même type d'accusation à Arkéa qui a, selon lui, tout fait pour empêcher son élection et continue à lui mettre des bâtons dans les roues.

- Paradoxes -

Le divorce semble devenu inévitable, même s'il s'annonce lourd de conséquences, surtout pour Arkéa.

Le groupe devra renoncer à la marque Crédit Mutuel, très appréciée des Français. Il ne pourra pas non plus former un nouveau groupe mutualiste: seule une modification législative le permettrait et le gouvernement s'y oppose.

Le schéma retenu "respectera naturellement notre forme coopérative (la détention du capital du groupe par les Caisses locales), nos règles de gouvernance (une personne, une voix), le principe de solidarité financière qui unit et protège les différentes parties prenantes du groupe", assure Arkéa dans un document interne consulté par l'AFP.

Pour l'heure, l'incertitude prévaut, notamment en ce qui concerne le sort des clients de la banque.

Surtout, le conflit inquiète le monde mutualiste français, qui bataille de longue date avec les superviseurs, notamment la Banque centrale européenne (BCE), pour faire reconnaître ses particularismes.

"Celles qui vont le plus trinquer, ce sont les valeurs mutualistes", peste un administrateur du Crédit Mutuel Massif Central.

Les groupes mutualistes appartiennent à leurs clients-sociétaires, qui détiennent des parts sociales et sont étroitement associés à certaines décisions. En découle une grande décentralisation et une organisation parfois baroque aux yeux des superviseurs.

"Il y a une tentation centralisatrice très marquée à l'échelle européenne", estime un banquier mutualiste français.

Selon lui, les régulateurs européens "ne font pas la différence entre un modèle mutualiste français, allemand... parce qu'il faut tout mettre dans des cases. Leur modèle dominant, c'est le modèle anglo-saxon (...) C'est très compliqué de leur faire comprendre les vertus de notre modèle".

Certains craignent justement que le conflit ne pousse les autorités de supervision à se montrer moins tolérantes vis-à-vis des établissements français.

Pour Bercy, l'enjeu est justement de "veiller à préserver l'intégrité" du mutualisme français, "pour mieux en défendre les spécificités au niveau européen", a récemment déclaré la Secrétaire d'Etat Delphine Gény-Stephann.



(©AFP / 16 mai 2018 08h17)


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