Le réseau financier SWIFT, révélateur de la main-mise américaine sur les échanges mondiaux

Paris - En forçant le service de messagerie financière SWIFT à couper l'accès de banques iraniennes, les États-Unis ont à nouveau démontré leur main-mise sur les échanges internationaux, incitant les Européens à explorer de nouvelles pistes pour garantir leur souveraineté économique.

Le secrétaire au Trésor Steven Mnuchin avait promis la semaine dernière de soumettre la société "à des sanctions américaines (si elle fournissait) des services de messagerie financières à certaines institutions financières iraniennes".

La réaction ne s'est pas faite attendre : SWIFT, fournisseur mondial de services de messagerie financière sécurisés, a annoncé lundi sa décision de "suspendre" l'accès de certaines banques iraniennes à son réseau.

Largement inconnu du grand public, SWIFT est un rouage clé de la finance mondiale : cette société, sans réel concurrent, fournit aux banques un langage standardisé pour communiquer mais également un réseau sécurisé, automatisé et rapide pour faire circuler ces messages.

Couper l'accès d'une banque au réseau SWIFT, c'est lui interdire de recevoir ou d'émettre des paiements via ce canal sur lequel sont branchés la quasi-totalité des grands acteurs financiers mondiaux. Par ricochet, c'est aussi interdire à des établissements étrangers de commercer avec cette banque.

Le rôle de SWIFT déborde le cadre de la finance : un accord signé mi-2010 par les Etats-Unis et l'Union européenne permet officiellement aux services américains du Trésor d'accéder aux données bancaires des Européens via le réseau, au nom de la lutte contre le terrorisme.

Cet accord prévoit en outre que les services américains centralisent la collecte des données. Un pays européen souhaitant obtenir des informations sur une transaction financière sur son sol doit donc adresser une demande à... Washington.

- Colère des Européens -

La décision de Washington de se retirer de l'accord de 2015 sur le nucléaire iranien a conduit les Européens à explorer des outils alternatifs pour ne pas "laisser les États-Unis être le gendarme du commerce mondial", a déclaré cette semaine au Financial Times Bruno Le Maire, ministre français de l'Économie et des Finances.

Le ministre allemand des Affaires étrangères Heiko Maas a lui aussi plaidé fin août dans le Handelsblatt pour renforcer "l'autonomie européenne" en créant "un système SWIFT indépendant".

Ironie du sort, SWIFT n'est pas un géant informatique américain de la Silicon Valley, mais une entreprise de droit belge, installée à Bruxelles.

"Il ne faut pas accorder à l'entreprise SWIFT plus d'importance qu'elle en a", tempère Nicolas Fleuret, associé chez Deloitte, pour qui, même sans passer par ce réseau, les grands acteurs économiques s'exposeraient à des sanctions américaines en cas de transaction avec l'Iran.

Car en vertu du principe d'extraterritorialité de la justice américaine, les États-Unis ont le pouvoir de poursuivre des entreprises étrangères partout dans le monde pour des faits commis hors du territoire américain. À condition que ces entreprises aient un lien avec les États-Unis.

Une multinationale française risque par exemple d'être éjectée du marché américain si elle rompt les embargos américains.

- Problème d'abord "politique" -

"Lorsqu'ils mettent en balance l'intérêt de travailler avec les banques iraniennes et l'accès au marché américain, les acteurs économiques arrivent très vite à la conclusion que l'accès au marché américain est bien plus clé", affirme M. Fleuret.

"Le vrai problème est politique. Au fond est-ce que l'Europe est capable de résister face à la menace de sanctions américaines?", s'est interrogé mercredi Philippe Brassac, directeur général du groupe Crédit Agricole SA, lors d'une conférence de presse.

Les Européens ont annoncé fin septembre la création d'un système de troc pour préserver leur commerce avec l'Iran tout en échappant aux sanctions.

La cheffe de la diplomatie européenne Federica Mogherini a ainsi évoqué un "véhicule spécial" (Special purpose vehicle - SPV), fonctionnant comme une bourse d'échanges, pour permettre à Téhéran de continuer à vendre du pétrole.

"On est à un stade assez préliminaire", a affirmé à l'AFP une source proche du dossier.

Elle explique qu'une première version opérationnelle de ce mécanisme pourrait entrer en vigueur "au cours des prochaines semaines".

"Les réflexions vont vite", assure cette même source, tout en concédant que pour l'heure "il n'y a toutefois pas de solution miracle".

(©AFP / 09 novembre 2018 15h36)
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