Les données "portables", un "pari dont l'Europe sortira gagnante" (CNIL)

Paris - Protéger les données personnelles va de pair avec la création d'opportunités économiques, affirme la présidente de la Commission nationale de l'informatique et des libertés (Cnil), Isabelle Falque-Pierrotin, dans un entretien avec l'AFP.

Elle défend ainsi le règlement européen de protection des données (RGPD) qui entrera en vigueur le 25 mai prochain: à rebours des Etats-Unis, où les fournisseurs d'accès à internet (FAI) peuvent vendre les informations collectées sur leurs abonnés, l'Union européenne a choisi de protéger les données personnelles de ses citoyens.

"C'est un pari sur les tendances profondes du marché (...) Je crois que l'Europe en sortira gagnante", assure la présidente de la Cnil, revendiquant un choix éthique - renforcer les droits de l'homme - mais aussi stratégique - créer un cadre juridique propice aux affaires.

Le RGPD crée ainsi un "marché unifié de la donnée avec 500 millions de consommateurs" en Europe, souligne-t-elle. Les données personnelles ont une valeur marchande... sans être à vendre pour autant.

Le règlement européen consacre en effet leur protection comme un droit fondamental. Toutes les organisations détentrices de données seront responsables de leur sécurité et ne pourront pas les garder indéfiniment. Elles devront s'assurer du consentement éclairé des intéressés et leur fournir, à leur demande, toutes les informations qu'elles détiennent sur eux.

Les données deviennent donc "portables". Les internautes pourront réclamer à leur réseau social ou à un site marchand tout leur "historique" - messages échangés, profil de consommation, etc. - pour en prendre simplement connaissance ou le transporter chez un concurrent.

"Vous n'êtes plus prisonnier", résume Isabelle Falque-Pierrotin. "Imaginez que vous obtenez la répartition de vos achats chez un distributeur entre alimentaire, culturel, vêtements... Vous représentez un certain profil. Peut-être qu'un concurrent va vous consentir des réductions ou des conditions particulières."

Ce principe de "portabilité" s'oppose à un droit de vendre ses données personnelles qu'appelle de ses voeux Gaspard Koenig, fondateur du centre de réflexion libéral Génération libre.

Il "donne beaucoup de pouvoirs à l'individu, alors qu'une fois que vous aurez vendu vos données, vous n'avez plus de droits sur la donnée, fini, hop, elle est partie", tranche Isabelle Falque-Pierrotin.

Pour elle, la donnée ne peut pas devenir une denrée purement commerciale "parce que derrière la donnée il y a un individu avec des droits".

- Modèle de confiance -

"Les gens ne veulent pas signer de chèque en blanc à ceux qui traitent leurs données. Ils veulent bien participer et profiter de cet écosystème numérique mais à condition d'en avoir la maîtrise", relève aussi Mme Falque-Pierrotin.

Pour elle, le RGPD répond à ce besoin de confiance en notre environnement numérique, mis à mal par les révélations d'Edward Snowden sur l'étendue du programme de surveillance américain des communications et d'internet, ainsi que par les cyberattaques à répétition.

Redonner aux personnes le contrôle de leurs informations personnelles stockées en ligne signifie des efforts de la part des sociétés, de la création d'un registre au recrutement d'un protecteur des données en passant par l'analyse de risques.

"Les entreprises se rendent de plus en plus compte que pour construire du +business+ il faut de la confiance", assure Isabelle Falque-Pierrotin.

Elle espère faire émerger un modèle de protection des données, fondé sur les valeurs de l'UE. Un modèle attractif, qui jouera en faveur de la compétitivité du continent et renforcera l'avance de l'Europe en termes de droits numériques.

La Cnil a condamné Google sur le droit à l'oubli en 2016, et Facebook en mai 2017 sur l'utilisation des données personnelles. "Jusqu'à présent ce sont des décisions nationales. Demain ce sera des décisions de niveau européen, on sera obligé de se coordonner et il y aura une décision prise au nom et pour le compte des 28", explique Isabelle Falque-Pierrotin.

"On nous envie le droit à la portabilité, il est étudié à Singapour. Et le droit à l'oubli est étudié au Japon", a-t-elle déclaré lors d'un débat sur la donnée à Paris. Deux piliers du RGPD.

juj/soe/LyS

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(©AFP / 14 mars 2018 15h37)
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