Martine Donnette, "gilet jaune" et pasionaria du petit commerce

"Ils se battent contre l'injustice, comme moi!": Martine Donnette a revêtu son gilet jaune sur un barrage de Marignane (Bouches-du-Rhône). Cette retraitée qui avait un magasin de laine est depuis des années en guerre contre les Carrefour, Ikea ou Leclerc, qu'elle accuse de tuer le petit commerce.

Devant la station Total de Marignane, où une trentaine de "gilets jaunes" se relaient depuis un mois, un homme l'interpelle: "mon commerce, ils sont en train de me le fermer, j'ai pas tenu longtemps".

Engoncée dans un manteau beige, Mme Donnette dit respecter "énormément les gilets jaunes qui manifestent pour leur vie, pour leurs droits". Certes le mouvement nuit aux commerces, mais "il faut aller jusqu'au bout, ne rien lâcher".

À 70 ans, cette petite femme aux cheveux blonds coupés courts, ne peut pas passer ses journées dehors: des piles de dossiers de contentieux à traiter l'attendent dans son garage, siège de l'association "En toute franchise".

Dans le viseur de Martine: les extensions des hypers. Des dossiers venus de tout l'Hexagone remontent à l'association qui saisit le préfet, voire le tribunal administratif, le plus souvent pour des surfaces qui ne correspondent pas au permis de construire. Mais "la plupart du temps, les maires régularisent en catastrophe la situation des hypers avant qu'ils ne soient punis", déplore la septuagénaire.

La jeune Martine Donnette n'aurait jamais imaginé devenir cette pasionaria du petit commerce. Passionnée de tricot, elle voulait juste "un magasin de laine dans le Sud". En 1985, elle ouvre une boutique Phildar dans la galerie commerçante de Carrefour à Vitrolles.

Quelques mois après la signature du bail, elle raconte que Carrefour lui impose de déménager dans un autre local de la galerie, en doublant son loyer. Quand le marché de la laine s'écroule et qu'elle veut changer d'activité, le groupe refuse et finit par l'expulser en 1991.

- Vingt-cinq ans de procédures -

Avec son compagnon Claude Diot, Martine "descend en enfer". Ruiné, le couple se réfugie dans une caravane, 10m2 où ils vivront pendant quatorze ans. Martine se plonge alors dans la lecture d'un code de l'urbanisme "Dalloz", et soupçonne que l'hypermarché s'est étendu de 13.000 m2, en toute illégalité selon elle. Ce qui la pousse à combattre le groupe et à fonder son association.

Pendant vingt-cinq ans, Martine dit avoir subi menaces, filatures, tentatives de corruption. Son mari s'inquiète de son avenir, elle qui ne perçoit que 580 euros par mois de retraite. "On ne voit pas beaucoup nos petits-enfants, on court toujours", déplore-t-elle. "Mais si un jour l'État s'empare du sujet, j'aurai pas fait ça pour rien".

Elle range les documents les plus sensibles et les archives les plus anciennes, dans un box loué au mois, dans un lieu tenu secret. 9m2 au sol, envahi d'étagères où s'entassent 25 ans de procédures contre des grandes surfaces.

Son combat, c'est "beaucoup de paperasse": recommandés, assignations au tribunal, permis de construire à éplucher... Dans son petit pavillon, indifférente au vrombissement des avions de l'aéroport tout proche, Martine reçoit ce jour-là une bonne nouvelle par la Poste: une décision de la Commission nationale d'aménagement commercial enterrant un projet de zone commerciale à Trets, près d'Aix-en-Provence.

Une goutte d'eau dans un océan de défaites. Malgré sa force de caractère, cette fille d'ouvriers de Puteaux dédiée à la cause du "petit peuple" baisse parfois les bras devant "les préfectures qui laissent passer des dossiers incomplets ou frauduleux, les maires qui signent trop d'autorisations aux géants".

Si les hypers s'en tirent toujours, assure Martine, c'est parce que "les lois sont faites par et pour les lobbies, qui nous martyrisent et vident nos villes de nos petits commerces".

Bertrand Veau, élu sans étiquette de Tournus (Saône-et-Loire), décrit "une femme proche des gens, passionnée". Alors qu'il n'était pas encore maire, M. Veau avait bénéficié de son aide dans sa lutte contre l'implantation d'un centre Leclerc. "Elle nous a épaulés, sinon on se serait fait broyer", dit-il.

Mais "en toute franchise" suscite aussi la fronde d'élus, comme Yves Moraine, maire LR des 6e-8e arrondissements de Marseille, qui a qualifié de "recours crapuleux" son action contre le projet de centre commercial du Prado, à côté du Vélodrome.

Ses opposants dénoncent un combat "d'arrière-garde", "jusqu'au boutiste", comme l'ont désigné les porte-parole d'Ikea, récemment en conflit avec l'association sur l'implantation d'un magasin à Nice.



(©AFP / (15 décembre 2018 09h01)