Pourquoi la vague des "gilets jaunes" n'atteint pas les Antilles

Pointe-à-Pitre - Le mouvement des "gilets jaunes" ne prend pas en Guadeloupe et en Martinique, déconcertées par cette mobilisation sans syndicats, et qui tirent une leçon amère de la grève générale contre la vie chère qui les avaient paralysées en 2009.

En Guadeloupe, au début du mouvement national des "gilets jaunes", une poignée de manifestants a organisé une opération escargot, mais leurs voitures ont été saisies. Depuis lundi, quelques uns sont installés près du plus grand centre commercial de l'île, où ils affirment se relayer nuit et jour.

En Martinique, quelques dizaines de "gilets jaunes" se rassemblent chaque samedi près de la préfecture à Fort-de-France. Le 1er décembre, ils ont défilé dans le centre ville et bloqué un rond point. Le samedi suivant, une cinquantaine d'entre eux s'est rendue dans le plus grand centre commercial de l'île, au Lamentin, avant de manifester à pied sur l'autoroute.

Des actions sporadiques, très loin de la mobilisation enregistrée à la Réunion notamment. Et surtout sans comparaison avec janvier et février 2009, lorsque la Guadeloupe avait été entièrement bloquée pendant 44 jours et la Martinique pendant 38 jours, à l'appel du LKP (Lyannaj Kont Pwofitasyon), un collectif "contre la vie chère", regroupant syndicats, partis politiques et associations identitaires.

Les revendications se rapprochaient de celles des "gilets jaunes": ils réclamaient une baisse des prix jugés abusifs de certains produits de base, comme le carburant et l'alimentation et une revalorisation des bas salaires.

Aujourd'hui, la mobilisation ne décolle pas car c'est "un mouvement désordonné, où tout le monde n'a pas les mêmes revendications", estime Thierry, un des "gilets jaunes" de la première heure en Guadeloupe.

Devant la diversité des revendications, allant de l'augmentation du smic, à la suppression de la taxe foncière, en passant par des sujets plus locaux, comme l'indemnisation des malades de la chlordécone, il a fini par quitter le mouvement. En Martinique, se sont aussi rajoutés la réduction controversée de l'abattement fiscal outre-mer, le manque de développement du territoire, les problèmes du centre hospitalier, etc.

Et le détonateur qu'a constitué dans l'Hexagone la hausse des taxes sur le carburant n'a pas fonctionné aux Antilles, puisque le prix de l'essence y est règlementé par l'État.

- des miettes -

Selon le sociologue guadeloupéen Raymond Otto, interrogé par le quotidien France Antilles, l'absence de leader explique la faiblesse du mouvement, alors qu'en 2009, avait émergé Elie Domota, le secrétaire général du syndicat UGTG, devenu le visage du LKP.

De plus, analyse-t-il, "les gens se disent qu'ils n'ont pas été suivis il y a dix ans quand la Guadeloupe a mené sa propre révolution". Un avis partagé par Elie Domota lui-même. "Où étaient les +gilets jaunes+ quand nous nous mobilisions ?".

Pour André Lucrèce, sociologue martiniquais cité par Outre-mer la 1ere, le mouvement de 2009 "a considérablement traumatisé" les Antillais. "Ils ne sont pas prêts à se mobiliser par rapport aux miettes rapportées par la crise en Martinique et en Guadeloupe. La leçon tirée est que ça ne vaut pas le coup", explique-t-il.

Yvon Joseph-Henri, ancien syndicaliste qui a relayé l'appel des "gilets jaunes" en Martinique, le confirme à l'AFP: "Tous les gens sont d'accord avec les gilets jaunes parce qu'ils crèvent, mais ils ont du mal à se mobiliser parce qu'ils sont traumatisés par 2009".

À l'époque, "on était tous seuls dans notre mobilisation" mais aujourd'hui, "certains pensent qu'on devrait soutenir ceux qui sont en France et que si ce qui se passe là-bas réussit, nous avons une chance d'être entendus ici".

Mais en 2009, ce sont "les organisations syndicales qui avaient appelé à la grève", souligne Danièle Laport, sociologue du travail martiniquaise. "Les Martiniquais se mobilisent toujours autour de la question du travail avec les syndicats. (...) À partir du moment où il n'y a pas de syndicat, les gens sont perdus. Les gilets jaunes, c'est qui en Martinique ? (...) Si c'était des organisations, ça aurait pu prendre".

Mais "est-ce que parce qu'il y a un mouvement en France, les Martiniquais doivent systématiquement se mobiliser ?", demande-t-elle. "Est-ce qu'on n'a pas un combat propre qui doit être mené dans d'autres termes ?"

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(©AFP / 13 décembre 2018 10h38)