Les mules de Guyane, incarnation d'une jeunesse sans perspectives

Une épave dans le quartier Vampire slum ("Slum des vampires") à Saint-Laurent du Maroni en Guyane, le 9 avril 2017 / © AFP / jody amiet
Tatouages, piercing et un regard qui se voile lorsqu'il raconte être "tombé au fond de la prison". Alemissi, 22 ans, voulait transporter de la drogue en métropole. Une mule parmi des centaines d'autres en Guyane, sur fond d'absence de perspectives.

Descendant de bushinengué, ces esclaves qui ont fui les plantations du Suriname voisin, Alemissi incarne les carences que dénonce depuis un mois le mouvement social guyanais. Échec scolaire, avenir bouché, dans un département où 60% des moins de 25 ans sont au chômage.

Lorsque l'AFP le rencontre, ce désormais père de deux enfants se rince le torse, debout dans une mare d'eau jonchée d'ordures. "Ici les gens se lavent, ils se brossent les dents, dans une poubelle. Mais on n'est pas en Afrique!" harangue Frédéric, 29 ans, qui nettoie une voiture au même endroit. La scène rappelle pourtant davantage le sous-développement du continent noir que les vertes campagnes hexagonales.

Dans le quartier Vampire de Saint-Laurent du Maroni, la deuxième ville du territoire, où vivent Alemissi et Frédéric, les épaves de voitures poussent comme du chiendent. Beaucoup de maisons n'ont ni eau courante ni électricité. Les enfants jouent dans les rigoles de boue causées par les pluies torrentielles. Un terreau idéal pour les recruteurs de mules.

"Il y a des gens qui ne peuvent pas supporter la misère", philosophe Frédéric. "Mais il faut savoir que l'argent facile est amer."

Alemissi a bien retenu la leçon. Membre d'une fratrie de quatorze enfants, élevé par une mère seule et sans travail, il dit avoir acheté, de son propre chef, à 17 ans, quelques centaines de grammes de cocaïne au Suriname voisin. Ce petit pays de 500.000 âmes est considéré comme un narco-État, à mi-chemin entre les producteurs latinos (Colombie, Pérou) et les consommateurs européens.

Une cabane dans le quartier Vampire Slum ("Slum des vampires") à Saint-Laurent du Maroni en Guyane, le 9 avril 2017 / © AFP / jody amiet
- Culpabilité zéro -

La "blanche" y est peu chère: 5 euros le gramme environ, parfois moins, pour de la drogue pure, qui coupée plusieurs fois ensuite, sera revendue jusqu'à 90 euros en métropole. La marge est considérable. A Saint-Laurent, de l'autre côté des eaux marronnasses du fleuve Maroni, qu'arpentent chaque jour des centaines de petits bateaux, les candidats au transport sont légion.

"Saint-Laurent est une ville frontalière. Il y a toujours eu du trafic", observe Natacha Zaepfel, la directrice du centre d'action sociale de cette commune. Celui de cocaïne est vu comme un "business" parmi d'autres, sans culpabilité excessive, "comme si c'était des pierres précieuses, de l'or ou de l'essence".

Il n'y a "pas besoin de faire partie d'une société de brigands" pour devenir mule, insiste Mme Zaepfel. Deux entrepreneurs guyanais, en difficulté financière, ont cherché par ce biais à se renflouer. La justice les a condamnés en mars 2016 à 5 et 6 ans de prison.

"Mais j'ai vu aussi des gens en formation d'éducateur spécialisé, du personnel hospitalier. Il y a eu des dentistes, des fonctionnaires territoriaux..." énumère-t-elle. Jean-François Launay, le responsable de la Maison des ados de Saint-Laurent, qui voit passer une dizaine de mules ou d'aspirants mules chaque année, cite l'exemple d'un "fils de bonne famille" qui s'est ainsi "acheté un scooter".

Des gens traversant un pont dans le quartier Vampire slum ("Slum des vampires") à Saint-Laurent du Maroni (Guyane), le 9 avril 2017 / © AFP / jody amiet
"Le système est tellement banalisé. Et il y a beaucoup de succès, très visibles. Cela met du brillant dans certains yeux", juge-t-il.

Mais 80% des mules restent simplement des "jeunes dés?uvrés", estime Mme Zaepfel. M. Launay retient, au-delà de "l'argent facile", des "nécessités financières très réelles" comme principale source de motivation, avec parfois "plusieurs milliers d'euros" à la clé, rapidement gagnés. Qu'importe le risque.

Alemassi a mis la drogue dans sa valise. Puis il s'est rendu à l'aéroport de Cayenne, où il s'est fait intercepter. Lui qui voulait "faire de l'argent vite fait" a "fêté ses 18 ans en prison". Puis son 19e et son 20e anniversaire.

- Décès en vol -

Plus de 90% de la population pénitentiaire féminine en Guyane est ainsi constituée de mules, contre 40% chez les hommes, liste le procureur Éric Vaillant, interrogé par l'AFP, qui constate une "explosion" du phénomène.

Epave dans le quartier Vampire slum ("Slum des vampires") à Saint-Laurent du Maroni en Guyane, le 9 avril 2017 / © AFP / jody amiet
Alors qu'en 2014, 186 de ces petits trafiquants avaient été arrêtés, dont 103 avaient ingéré la drogue, 371 ont été appréhendés en 2016, dont 166 in corpore. Une minorité parmi les passeurs. "On a six à huit mules, parfois plus, par vol, et dix vols par semaine pour Paris. Ça fait donc 3.000 à 4.000 mules par an. On n'en prend que 10%", calcule le magistrat.

Car les forces de l'ordre et le personnel médical mobilisés, de l'interpellation d'un passeur à l'expulsion de la marchandise, quand elle est ingérée, sont considérables, peste le directeur des douanes, Philippe Griset.

"Les mules, on arrive facilement à les détecter, mais on ne peut pas les traiter", faute d'effectifs, dit-il, mentionnant un "phénomène de saturation des services très connu des trafiquants". Un échographe doit rapidement être installé à l'aéroport Felix-Éboué. Il ne résoudra pas les problèmes de personnel, note-t-on.

Alors que pour la première fois une passagère est décédée dans les airs en février, quelque 10% des candidats sont encore interpellés une fois en métropole, ajoute le douanier. 451 kilos de cocaïne ont été saisis sur les mules en Guyane en 2016. La grande majorité d'entre elles, arrivées à bon port, ont transporté a minima entre trois et quatre tonnes de drogue.

Les mules sont pourtant visibles. A l'aller, celles qui ont ingéré des boulettes ne mangent ni ne boivent durant les 9 heures de vol entre Paris et Cayenne. "Mais les compagnies aériennes ne veulent pas collaborer", soupire Philippe Griset. Au retour, les mules, dont on dit à Saint-Laurent qu'elles "ont fait les Parisiens", sont chaussées de baskets neuves et habillées flashy.

Dans un vol pour la métropole, l'AFP a vu l'un de ces jeunes, montre brillante et look travaillé, jeûner intégralement jusqu'à l?atterrissage. Questionné sur cette diète, le passager, qui se disait ouvrier, a brièvement répondu : "Je n'aime pas ce qu'ils donnent à manger."


(©AFP / 21 avril 2017 16h44)


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