Grèce: la relance des négociations sur la Macédoine rallume les passions

La statue d'Alexandre le Grand à Tessalonique en Grèce le 17 janvier 2018 / © AFP/Archives / SAKIS MITROLIDIS
Manifestations, mise en garde de l’Église, dissonances dans la majorité: la relance des négociations entre Athènes et Skopje sur le nom de la Macédoine réveille les passions en Grèce.

Les opposants au compromis vont se compter dimanche, avec une première manifestation prévue à Thessalonique, capitale de la province grecque de Macédoine, à l'appel d'une nébuleuse d'organisations, pour la plupart nationalistes.

Le rendez-vous sera scruté par les responsables politiques, "qui restent très timorés" face aux humeurs de l'électorat, souligne Nikos Marantzidis, professeur au département des Etudes Balkaniques de la faculté de Thessalonique.

Le mot d'ordre est d'empêcher que la petite république voisine, issue de la défunte Yougoslavie, "n'usurpe le nom sacré de Macédoine".

La revendication est la même qu'au début des années 90, quand le pays entier s'était levé pour revendiquer l'exclusivité du nom de Macédoine et le legs d'Alexandre le Grand. Le nouvel État n'a ainsi été admis à l'ONU que sous un nom provisoire, Ancienne République yougoslave de Macédoine (ARYM).

Omniprésent alors, dans un contexte balkanique d'exacerbation nationaliste, le slogan "la Macédoine est grecque" avait rallié en 1992 plus d'un million de manifestants à Thessalonique, un Grec sur dix.

Ils étaient encore plusieurs centaines de milliers deux ans plus tard à défendre cette position, bâtie sur un récit national faisant de la Macédoine une partie intégrante de l'histoire grecque, et les souvenirs des conflits balkaniques pour le partage des restes de l'empire ottoman.

Grécité' contre accès 'nationaliste' -

La fièvre avait à l'époque été alimentée par tous les relais institutionnels, décideurs politiques, clergé orthodoxe, organisations professionnelles, magistrature...

La ligne de front est désormais plus sinueuse: l'influente Église nationale se revendique gardienne de l'identité nationale, a de nouveau prêché la semaine dernière la "grécité" de la Macédoine, mais ne soutient pas les manifestations.

Le maire de Thessalonique, l'iconoclaste viticulteur centriste Yannis Boutaris, a lui pris le contrepied de ses prédécesseurs conservateurs, affichant son "mépris" envers une éruption "patriotico-nationaliste".

Pour Christina Koulouri, professeure en sciences politiques et histoire à l'université Panteion d'Athènes, le Premier ministre de gauche Alexis Tsipras parait en mesure de faire accepter un compromis à son opinion publique.

D'autant qu'avant de passer dans l'opposition, les conservateurs de la Nouvelle-Démocratie avaient dégagé la voie. C'est sous leur direction (2004-2009) qu'Athènes avait accepté de partager avec l’État voisin le nom de Macédoine, à condition qu'il soit assorti d'un déterminant, de type Macédoine du Nord.

"Le climat a changé" estime Mme Koulouris, même si "la question reste sensible pour toute la société grecque". "Une génération est passée, et la société a mûri", convient aussi M. Marantzidis.

N'empêche: selon un sondage dimanche, 68% des Grecs ne veulent pas partager l'appellation Macédoine avec leurs voisins.

Peinant depuis trois ans à extraire le pays d'une crise économique qui a accru sa dépendance internationale, le gouvernement "a tout à gagner" à un règlement souhaité par ses alliés et contribuant à stabiliser la région, juge Mme Koulouri.

- La droite en embuscade -

Mais tiraillée entre modérés et ultras, la droite n'est pas disposée à lui faciliter la tâche.

Les députés conservateurs du nord du pays ont ainsi manifesté leur intention de battre le pavé dimanche, bravant la consigne du leader de la ND, Kyriakos Mitsotakis.

Et celui-ci a mis M. Tsipras au défi de rallier son encombrant allié souverainiste, le ministre de la Défense, Panos Kammenos, avant toute recherche de consensus national.

Or ce dernier souffle le chaud et le froid: un jour il s'oppose à tout compromis, un autre il proclame sa confiance dans le chef de la diplomatie Nikos Kotzias, puis il suggère, sur Twitter, de baptiser le voisin "Vardaska", du nom porté par l'ex-province du royaume de Yougoslavie de 1929 à 1941.

Le risque, selon Nicholas Tzifakis, qui enseigne les relations internationale à l'Université du Péloponnèse, est de "donner un rôle d'arbitre" à M. Kammenos, que ses détracteurs accusent de mêler aventurisme et opportunisme.

Tant en Grèce que dans le pays voisin "c'est le débat interne qui sera déterminant, plus que les pourparlers bilatéraux", relève-t-il.

Tout en mettant en garde contre un naufrage des négociations, "qui pourrait se retourner contre la Grèce", M. Tzifakis avertit que "leurs partenaires européens et ceux de l'Otan, à bout de patience, pourraient finir par exiger l’intégration du pays voisin sans règlement préalable de la dispute", passant outre l'opposition d'Athènes.



(©AFP / 19 janvier 2018 09h06)
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