La glace, bouée de survie pour les Iakoutes dans la plus froide région sur Terre

Des villageaois en Iakoutie, dans le nord-est de la Sibérie, le 27 novembre 2018 / © AFP / Mladen ANTONOV
Innokenty Tobonov enfonce son harpon dans un long bloc de glace puis ses collègues le sortent des eaux glacées de la rivière avant de le charger sur un tracteur: ce bloc fournira tout l'hiver de l'eau potable à un habitant du village sibérien d'Oï.

La Iakoutie, dans le nord-est de la Sibérie, est la plus grande région de Russie et la plus froide de la planète. Pour des villages comme Oï, les blocs de glace sont la principale source d'eau potable une majeure partie de l'année.

"On fait ça tous les ans", souffle Innokenty Tobonov, les cils gelés par les -41°C enregistrés pendant qu'il répète ces gestes experts avec ses amis.

Creuser des puits coûte trop cher, à cause du permafrost, une épaisse couche de sol glacée toute l'année. Quant à l'eau du robinet tirée du fleuve Léna, elle n'est disponible que deux mois et demi par an. Le reste du temps, les canalisations sont gelées, et lorsqu'elles dégèlent enfin, l'eau reste longtemps remplie de sédiments.

La majorité des villages de Iakoutie n'ont pas d'installations de traitement de l'eau. Reste donc la glace, source d'eau potable la plus propre disponible. Prélevée en novembre, elle est stockée en extérieur l'hiver, généralement sur une surface surélevée afin de rester hors de portée des chiens.

Lorsque l'atmosphère se réchauffe, les habitants stockent les blocs de glace dans leurs caves, transformées en réfrigérateurs par les murs de permafrost.

Dans le village d'Oï en Iakoutie (Russie), des villageois en quête de blocs de glace, le 27 novembre 2018 / © AFP / Mladen ANTONOV
"Physiquement c'est dur. Surtout quand la glace fait environ 50 centimètres d'épaisseur", affirme Innokenty Tobonov, membre du conseil local d'Oï. Il estime qu'un petit foyer a besoin d'environ dix mètres cubes d'eau pour couvrir ses besoins hivernaux.

- "Meilleur goût" qu'au robinet -

"Nous utilisons cette eau pour boire et cuisiner. C'est très pratique", explique Pelagueïa Semenova, une septuagénaire d'Oï qui observe l'équipe d'intrépides livreurs de glaces décharger un bloc devant sa porte.

"L'eau glacée est plus propre et a meilleur goût que celle du robinet: en ville, elle sent le chlore et ici, parfois, elle sent le pétrole", ajoute-elle.

Ce n'est pas non plus une panacée. "Il paraît qu'elle ne contient pas de vitamines", confie Mme Semenova: boire uniquement de l'eau provenant des glaces peut en effet mener à des déficiences minérales, en raison de sa très faible teneur en calcium et magnésium.

Un villageois d'Oï en Iakoutie (Sibérie), les cils gelés par la température de -41°C, le 27 novembre 2018 / © AFP / Mladen ANTONOV
Peu peuplée, la Iakoutie (également République de Sakha) est connue comme "la terre des lacs": elle en compte plus de 800.000, presque autant que d'habitants. C'est essentiellement de ceux-ci que sont tirés les blocs de glace dont les habitants ont besoin. Toute forme de pollution se répercute donc directement sur leur vie quotidienne.

Alors que les sous-sols iakoutes regorgent d'or, de pétrole et de charbon et que la région est la première productrice de diamants dans le monde, les habitants en profitent peu.

"Nous donnons beaucoup à la Russie mais les populations rurales locales reçoivent peu de bénéfices en retour", regrette Valentina Dmitrieva, qui dirige l'ONG Eyge pour la protection de l'environnement, basée à Iakoutsk, la principale ville de la région.

- Industrie polluante -

Pire, l'industrie peut avoir un impact grave sur leur mode de vie. En août, plusieurs barrages construits par Alrosa - l'un des premiers producteurs de diamants du monde - ont rompu dans la région. En conséquence, les villages autour du Viliouï n'ont plus pu utiliser l'eau de cette rivière, polluée. Des photos et vidéos diffusées à l'époque ont montré les eaux brunes du Viliouï.

Des villageois en Iakoutie (nord-est de la Sibérie) extraient un bloc de glace qui les approvisionnera en eau douce pour l'hiver, le 27 novembre 2018 à Oï en Russie / © AFP / Mladen ANTONOV
Selon le directeur d'Alrosa en août, la quantité de polluants dans les eaux est toutefois restée dans les normes.

Les autorités environnementales russes ont d'abord chiffré les dégâts causés sur le bassin du Viliouï à 22,1 milliards de roubles (plus de 290 millions d'euros au taux actuel), avant d'estimer en novembre qu'Alrosa ne pouvait être tenu pour responsable, les dommages résultant d'une "catastrophe naturelle" - à savoir des pluies abondantes.

Les porte-voix des communautés locales sont pourtant convaincus que l'entreprise a provoqué l'accident en déplaçant du matériel minier le long de la rivière sans autorisation. La bataille juridique va sûrement durer des années, les habitants étant impuissants et contraints d'utiliser de l'eau à la qualité douteuse, dit Mme Dmitrieva.

"Les gens souffrent particulièrement d'incidents comme ça car ils ont un mode de vie traditionnel", estime Valentina Dmitrieva: "En Iakoutie, les gens sont plus soucieux de l'environnement parce qu'ils comprennent qu'ils sont dépendants de la nature".

Si certaines infrastructures comme la fourniture de gaz arrivent jusque dans les villages comme Oï, les habitants doivent néanmoins apprendre à survivre en cas de panne.

"Nous n'oublions pas nos traditions. Nous apprenons aux garçons à récolter de la glace, couper du bois, chasser et pêcher", souligne Innokenty Tobonov. "Être capable de survivre dans des situations extrêmes est une nécessité."



(©AFP / (07 décembre 2018 11h04)


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