Le Patriarcat de Constantinople reconnaît une Eglise orthodoxe indépendante en Ukraine

Le patriarche Filaret de l'Eglise orthodoxe ukrainienne, qui vient d'être reconnue indépendante par le Patriarcat de Constantinople. Le 11 octobre 2018 à Kiev. / © AFP / Genya SAVILOV
Le Patriarcat de Constantinople a reconnu jeudi une Eglise orthodoxe indépendante en Ukraine, une décision dénoncée comme un "schisme" en Russie, mais saluée par le président ukrainien comme la fin de l'"illusion impériale" de Moscou.

Cette décision historique met fin à 332 années de tutelle religieuse russe en Ukraine, mais pose la question de l'avenir de millions de croyants dans ce pays, où l'Eglise orthodoxe russe jouit d'une influence encore conséquente.

Dans un communiqué diffusé à l'issue d'un saint-synode de deux jours à Istanbul, le Patriarcat de Constantinople a annoncé "renouveler la décision déjà prise et selon laquelle le Patriarcat oecuménique procède à l'octroi de l'autocéphalie à l'Eglise d'Ukraine".

Le président ukrainien Petro Porochenko s'est immédiatement félicité de cette décision, saluant la fin de l'"illusion impériale et des fantaisies chauvinistes" de Moscou, et "un nouvel acte d'indépendance" de l'Ukraine.

A Moscou, l'Eglise russe a pour sa part qualifié cette décision de "catastrophe" et de "schisme", estimant que le Patriarcat de Constantinople, avec lequel les relations étaient déjà difficiles, avait désormais "franchi la ligne rouge".

"Il s'agit d'une tentative de saper les fondements du système canonique de toute l'orthodoxie", a déclaré un autre haut responsable de l'Eglise russe, Vladimir Legoïda, avertissant que cette décision aurait "des conséquences extrêmement graves".

Le patriarche Filaret de l'Eglise orthodoxe ukrainienne s'exprime lors d'une conférence de presse à Kiev le 11 octobre 2018.n / © AFP / Genya SAVILOV
Le saint-synode à Istanbul a également décidé de "rétablir dans sa fonction hiérarchique" le Patriarche Filaret Denisenko, après avoir examiné un appel qu'il avait présenté contre son excommunication par Moscou.

Après l'indépendance de l'Ukraine en 1991 et la chute de l'URSS, Filaret, un ancien hiérarque du patriarcat de Moscou, a créé une Eglise orthodoxe ukrainienne dont il s'est autoproclamé patriarche, ce qui lui a valu d'être excommunié.

Il a aussi été décidé au cours du synode de révoquer "les dispositions légales de la lettre synodale de 1686" rattachant la métropole de Kiev au Patriarcat de Moscou.

- "Volontariat" -

Le Patriarche Filaret a affirmé jeudi que les paroisses orthodoxes qui ne reconnaîtront pas la nouvelle Eglise autocéphale et resteront liées au patriarcat de Moscou auront le droit d'exister, mais n'auront pas le droit de s'appeler "Eglise ukrainienne" et devront se présenter en tant qu'"Eglise russe".

Le patriarche de l'Eglise orthodoxe russe Kirill est considéré comme un allié du président Vladimir Poutine. Kubinka, près de Moscou, le 19 septembre 2018. / © SPUTNIK/AFP / Alexey NIKOLSKY
"L'unification n'aura lieu que sur la base du volontariat, sans aucune violence", a-t-il assuré.

Le président Porochenko, se défendant de vouloir "déclencher une guerre religieuse" en Ukraine, a de son côté dit qu'il n'y aurait "pas d'Eglise d'Etat" dans son pays et que le gouvernement respecterait "le choix de ceux qui décideront de rester dans la structure religieuse qui restera unie à l'Eglise orthodoxe russe".

Il avait pourtant multiplié les critiques ces derniers mois contre la branche de l'Eglise orthodoxe loyale à Moscou, allant jusqu'à la qualifier de "menace pour la sécurité nationale".

En Ukraine, l'Eglise dépendante du Patriarcat de Moscou est la plus importante communauté religieuse par le nombre de paroisses, mais les Ukrainiens sont de plus en plus nombreux à rejoindre l'Eglise du Patriarcat de Kiev.

Selon un sondage réalisé par l'organisation américaine International Republican Institute (IRI) en mai-juin 2018, 36 % des Ukrainiens s'identifient comme fidèles du Patriarcat de Kiev, contre 19 % pour l'Eglise rattachée au Patriarcat de Moscou.

Le Patriarche Bartholomée de Constantinople (au centre), "premier parmi ses égaux", les autres patriarches orthodoxes, a décidé de reconnaître une église ukrainienne orthodoxe indépendante. Istanbul le 2 septembre 2018. / © AFP / OZAN KOSE
Souvent tendues, les relations entre ces deux Eglises ont été exacerbées avec la crise russo-ukrainienne marquée par l'annexion de la Crimée par la Russie en mars 2014, suivie du conflit dans l'Est séparatiste prorusse de l'Ukraine, qui a fait plus de 10.000 morts.

- Menaces de troubles -

La décision d'accorder l'indépendance à l'Eglise ukrainienne a été prise sous la direction du Patriarche Bartholomée, de Constantinople, "premier parmi ses égaux" par rapport aux autres patriarches des Eglises orthodoxes.

Au cours du synode, deux émissaires de Constantinople dépêchés en Ukraine en septembre ont exposé les résultats de leur mission et les contacts qu'ils ont eus sur place.

Leur mission avait provoqué l'ire de Moscou, qui n'en avait pas été averti et avait en riposte rompu une partie de ses liens avec le Patriarcat de Constantinople en dénonçant un "coup dans le dos".

Moscou avait en outre averti que des troubles se produiraient probablement en Ukraine après la décision du Patriarcat de Constantinople, certains ecclésiastiques de paroisses fidèles à Moscou ayant appelé leurs fidèles à se tenir prêt à défendre leurs églises et leurs monastères.

Si le Patriarcat de Constantinople est le plus ancien, c'est celui de Moscou qui compte le plus grand nombre de fidèles et de paroisses. La perte de son influence en Ukraine porte un coup sérieux à son statut dans le monde orthodoxe.



(©AFP / (11 octobre 2018 20h34)


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