Pour les analystes, la discrétion de Pyongyang sur les frappes en Syrie en dit long

Photo des célébrations du 106ème anniversaire de la naissance de l'ancien dirigeant nord-coréen Kim Il Sung, datée du 15 avril 2018. / © KCNA VIA KNS/AFP / KCNA VIA KNS
Au lendemain des frappes américaines, françaises et britanniques contre des sites présumés d'armes chimiques en Syrie, la Corée du Nord, son alliée de longue date, a organisé dans la rue des spectacles de danse pour célébrer l'anniversaire de son fondateur Kim Il Sung.

Les médias officiels se sont abstenus de tout commentaire jusqu'à mardi, trois jours après l'événement. Dans un entrefilet en dernière page, le journal Rodong Sinmun a reproché à Washington de s'être servi de "l'antiterrorisme comme excuse" pour cette opération.

Cette réaction du bout des lèvres tranche singulièrement avec la rhétorique utilisée un an plus tôt après une frappe américaine en Syrie ordonnée par le président Donald Trump. Le Nord avait alors condamné un "acte d'agression intolérable" qui prouve "plus d'un million de fois" le bien-fondé de son programme nucléaire.

A l'époque, les tensions étaient à des sommets après une série de tirs de missiles nord-coréens. L'opération avait été largement perçue comme un avertissement à Pyongyang.

Mais aujourd'hui, le pays reclus est en pleine offensive de charme et cherche à éviter la controverse dans un contexte de rapprochement dans la péninsule, expliquent des spécialistes de la région.

Le dirigeant nord-coréen Kim Jong Un se réunira en sommet avec le président sud-coréen Moon Jae-in la semaine prochaine, avant des entretiens avec M. Trump.

Depuis plus d'un mois, l'agence officielle KCNA ne mentionne quasiment plus les capacités nucléaires du pays. Contrairement à l'ordinaire, le Nord n'a pas descendu au lance-flammes les exercices militaires annuels entre Séoul et Washington.

Les journalistes étrangers en visite au Nord sont empêchés d'évoquer le sujet des relations entre Pyongyang, les Etats-Unis et le Sud, de même que des programmes militaires nord-coréens, normalement source de fierté nationale et donc peu polémiques.

- "Concessions" -

"Le Nord ne voudra pas pour l'instant faire de déclaration qui provoque les Etats-Unis", commente Kim Hyun-wook, professeur à l'Académie diplomatique nationale de Corée au Sud.

Pyongyang "veut rendre plus difficile pour les Etats-Unis de renoncer au dialogue et renouer avec leur ligne dure de sanctions et d'options militaires", ajoute-t-il. Une querelle diplomatique sur la Syrie pourrait compliquer les discussions pour fixer le lieu, la date et le menu d'un sommet.

D'après Andrei Lankov, du Korea Risk Group, il faut aussi prendre en compte l'opinion publique nord-coréenne.

"Pyongyang va faire des concessions aux Etats-Unis dans un avenir proche", dit-il à l'AFP. "Il sera plus difficile de justifier ces concessions si on rappelle constamment aux Nord-Coréens le caractère maléfique des impérialistes américains".

Les relations entre Pyongyang et Damas sont anciennes. Les deux pays ostracisés par les Occidentaux sur la scène diplomatique se soutiennent mutuellement.

Le Parti des travailleurs au pouvoir en Corée du Nord a adressé récemment à son homologue en Syrie un message de félicitations, se déclarant "très heureux" que sous le règne de Bachar al-Assad, "l'armée et le peuple syriens soient parvenus à de grandes réussites dans le combat pour protéger la dignité et l'intégrité territoriale du pays".

Le président syrien fut pour sa part l'un des deux seuls chefs d'Etat étrangers à envoyer des fleurs au festival Kimilsungia actuellement en cours à Pyongyang dans le cadre des célébrations autour de l'anniversaire de la naissance de Kim Il Sung.

- Orchidées mauves -

D'après une plaque apposée dans le hall des expositions, le dirigeant syrien a offert quatre exemplaires de cette orchidée mauve quand le dirigeant laotien Bounnhang Vorachith n'en présentait qu'un seul.

La Syrie comme le Nord sont tout deux accusés par l'Occident d'utiliser des armes chimiques. Dans le cas de Pyongyang, il s'agit de l'assassinat de Kim Jong Nam, le demi-frère de Kim Jong Un, en Malaisie en 2017.

Les deux pays coopèrent en matière militaire. Des spécialistes de l'ONU ont retrouvé des éléments sur une contribution nord-coréenne au développement du programme syrien d'armements chimiques.

Les dernières frappes occidentales ne manqueront pas de conforter le Nord dans l'idée qu'il a besoin de l'arme atomique pour se défendre contre les Etats-Unis, ajoutent les analystes.

Pyongyang évoque régulièrement le sort réservé à Saddam Hussein en Irak, comme lui compris dans "l'axe du mal" de George W. Bush, ainsi qu'au Libyen Mouamar Kadhafi, qui avait renoncé volontairement à son programme nucléaire, pour étayer sa position.

L'Irak avait été envahi par une coalition emmenée par les Etats-Unis puis Saddam avait été pendu. Kadhafi avait été renversé et puis tué dans un soulèvement soutenu par l'Otan.

"Du point de vue nord-coréen, Washington peut toujours lancer une frappe si quelque chose lui déplaît", souligne Koh Yu-hwan, professeur d'études nord-coréennes à l'Université Dongguk. "Raison de plus pour que le Nord s'oppose à la +dénucléarisation d'abord+".



(©AFP / 17 avril 2018 11h35)


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